
Les paupières qui s’alourdissent, le regard qui se fixe, un panneau que l’on ne se souvient pas avoir dépassé… La somnolence au volant est l’un des premiers facteurs d’accidents mortels sur autoroute, et elle concerne bien plus souvent des conducteurs ordinaires que des « chauffards ». Derrière une somnolence répétée se cache fréquemment un trouble du sommeil qui se diagnostique et se traite. Comment la reconnaître, quels examens permettent de mesurer objectivement la vigilance, et que prévoit la réglementation française pour le permis de conduire ? Le point.
Les chiffres français sont éloquents. Dans une enquête téléphonique menée auprès d’un échantillon représentatif de 4 774 conducteurs, 28 % déclaraient avoir vécu, dans l’année, au moins un épisode de somnolence au volant assez sévère pour devoir s’arrêter ; 11 % rapportaient un « presque accident » (près d’un sur deux lié au sommeil), et les auteurs estimaient à environ 90 000 accidents par an en France le nombre d’accidents liés à la somnolence. Point important : plus de la moitié de ces accidents survenaient en ville, et 85 % sur des trajets courts et en pleine journée, et non uniquement de nuit sur les longs trajets. Une méta-analyse de 17 études (près de 70 000 participants) confirme que le fait de se sentir somnolent au volant multiplie par 2,5 le risque d’accident.
Sur autoroute, où la monotonie du trajet favorise l’endormissement, la somnolence et la fatigue sont impliquées dans 19 % des accidents mortels en 2024 selon le bilan des sociétés d’autoroutes (deuxième cause après l’alcool, les drogues et les médicaments). Chez 35 000 usagers réguliers des autoroutes interrogés par questionnaire, 8,9 % reconnaissaient au moins un épisode de somnolence sévère au volant chaque mois, et le risque d’accident était multiplié par plus de trois chez les personnes atteintes de narcolepsie ou d’hypersomnie.

Somnolence au volant : les chiffres en France
des conducteurs ont dû s’arrêter pour somnolence au moins une fois dans l’année
ont frôlé l’accident dans l’année, près d’une fois sur deux à cause du sommeil
des accidents mortels sur autoroute en 2024 liés à la somnolence
risque d’accident en cas de narcolepsie ou d’hypersomnie
Les signaux d’alerte à ne pas ignorer : bâillements répétés, paupières lourdes, regard fixe, difficulté à garder une vitesse ou une trajectoire stable, « trous » de mémoire sur les derniers kilomètres, tête qui tombe, irritabilité, sensation d’engourdissement.
Sources : Sagaspe et al. 2010 ; Philip et al. 2010 ; ASFA, bilan sécurité 2024
On confond souvent les deux. La fatigue est une sensation de lassitude, physique ou mentale, qui s’améliore avec le repos et la distraction. La somnolence est une pression de sommeil : le cerveau cherche à s’endormir, et il finira par le faire, même au volant. Dans une étude de conduite réelle sur autoroute, des conducteurs en bonne santé ayant dormi seulement quelques heures faisaient huit fois plus de franchissements de ligne que les mêmes conducteurs reposés, dès la première session de conduite ; c’est le niveau de somnolence ressenti, et non la fatigue déclarée, qui prédisait ces erreurs de trajectoire.
Autre idée reçue : la somnolence au volant ne se résume pas à une « mauvaise nuit ». Parmi plus de 3 000 conducteurs interrogés sur une aire d’autoroute en période estivale, les facteurs associés aux « presque accidents » par somnolence n’étaient pas la durée de sommeil de la veille, mais un sommeil non réparateur, des ronflements et des antécédents de somnolence au volant : autrement dit, des signes de trouble du sommeil installé.
Faire le point en deux minutes. Deux questionnaires validés sont disponibles sur notre site : le test BOSS (Bordeaux Sleepiness Scale), spécifiquement conçu pour la somnolence au volant, et l’échelle d’Epworth, qui mesure la somnolence diurne en général. Le BOSS, qui combine l’exposition (kilomètres parcourus) et la somnolence ressentie au volant, a été validé chez 7 296 conducteurs d’autoroute : avec un score de 3 ou plus, il repère les conducteurs ayant eu un presque-accident ou un accident lié au sommeil avec une sensibilité de 82 % et une spécificité de 74 %, mieux que l’échelle d’Epworth. Un score élevé ne pose pas un diagnostic, mais justifie d’en parler à son médecin.
Les questionnaires reflètent ce que la personne ressent ; or beaucoup de conducteurs somnolents sous-estiment leur état. Les centres du sommeil disposent de deux examens de laboratoire, réalisés dans la journée après une nuit d’enregistrement du sommeil (polysomnographie), dont les protocoles sont standardisés par l’Académie américaine de médecine du sommeil.
Le test itératif de latence d’endormissement (TILE) comporte cinq siestes espacées de deux heures, dans une chambre calme et sombre, avec consigne de se laisser aller au sommeil ; chaque sieste s’arrête au bout de 20 minutes en l’absence d’endormissement, ou 15 minutes après l’endormissement. On mesure le délai d’endormissement et l’éventuelle apparition de sommeil paradoxal. C’est l’examen de référence pour le diagnostic de la narcolepsie et des hypersomnies : une latence moyenne inférieure ou égale à 8 minutes traduit une somnolence pathologique.
Le test de maintien de l’éveil (TME) pose la question inverse, celle qui compte au volant. Quatre sessions de 40 minutes, espacées de deux heures, dans la pénombre, assis dans un fauteuil, avec consigne de résister au sommeil sans artifice (ni mouvement, ni chant, ni pincement). Un enregistrement de l’activité cérébrale détecte le moindre endormissement. Plus la latence moyenne est longue, meilleure est la capacité à maintenir l’éveil ; rester éveillé pendant les 40 minutes de chaque session est la norme attendue.
Le lien entre TME et conduite a été établi en conditions réelles. Chez des patients apnéiques non traités conduisant 90 minutes sur route ouverte, le nombre de franchissements de ligne inappropriés était corrélé au score du TME : les patients « très somnolents » (latence de 0 à 19 minutes) et « somnolents » (20 à 33 minutes) commettaient plus d’erreurs que les témoins. Ce résultat a ensuite été confirmé pour la narcolepsie et l’hypersomnie idiopathique sur simulateur : une latence pathologique au TME (inférieure à 20 minutes) prédit une conduite dégradée, quel que soit le trouble en cause. À l’inverse, chez les patients traités, les performances de conduite redeviennent identiques à celles de témoins sains. Dans la vie réelle, le lien est tout aussi net : chez 176 patients de quatre centres du sommeil français conduisant plus de 5 000 km par an, une latence au TME comprise entre 19 et 33 minutes multipliait par 3,2 le risque d’avoir eu un presque-accident ou un accident lié à la somnolence dans l’année, et une latence inférieure à 19 minutes le multipliait par 5,5, par rapport aux patients restant éveillés plus de 33 minutes. Le TME ne remplace pas l’interrogatoire : les mêmes auteurs insistent sur le fait que la question simple « vous arrive-t-il d’être somnolent au volant ? » et la notion de presque-accident restent les meilleurs indicateurs du risque, et que les patients qui ne se rendent pas compte qu’ils se sont endormis pendant le test déclarent 2,5 fois plus de presque-accidents et d’accidents liés à la somnolence.

Deux tests de vigilance, deux questions différentes
TILE – Test itératif de latence d’endormissement
Sert au diagnostic (narcolepsie, hypersomnie)
TME – Test de maintien de l’éveil
Sert à évaluer l’aptitude (conduite, traitement)
Protocoles AASM 2021 ; seuils de conduite d’après Philip et al. 2008 et 2013
Le TME est également l’examen utilisé pour vérifier l’efficacité d’un traitement éveillant. Dans un essai randomisé en double aveugle chez des patients narcoleptiques ou hypersomniaques, le modafinil améliorait la conduite réelle sur autoroute, et la latence au TME était corrélée au nombre de franchissements de ligne. Les auteurs concluent que le TME est un outil clinique adapté pour évaluer l’aptitude à la conduite dans cette population.
En France, la liste des affections médicales incompatibles avec l’obtention ou le maintien du permis de conduire est fixée par l’arrêté du 28 mars 2022, qui a remplacé les textes de 2005 et 2015 et s’inscrit dans le cadre de la directive européenne 2014/85/UE sur l’apnée du sommeil, transposée par l’ensemble des États membres. Sa section 4.3, consacrée aux troubles du sommeil, distingue deux situations :
Le principe est le même dans les deux cas : tant que persiste une somnolence, malgré le traitement, la conduite est incompatible. Une fois le traitement efficace, la conduite redevient possible, avec une aptitude temporaire dont la durée dépend de la catégorie de permis.
| Groupe léger (permis A, B) | Groupe lourd (permis C, D, E ; taxis, VTC, ambulances, transport scolaire…) | |
|---|---|---|
| Somnolence excessive (4.3.1) | Reprise de la conduite possible après 4 semaines de traitement, avec confirmation de l’efficacité thérapeutique, sur avis du médecin spécialiste qui réalise un bilan comportant un test de maintien de l’éveil montrant que la vigilance est redevenue normale. Compatibilité temporaire de 3 ans maximum ; l’avis spécialisé avec bilan est renouvelé au minimum tous les 3 ans. | Mêmes conditions de reprise (4 semaines de traitement efficace, avis spécialisé avec test de maintien de l’éveil). Compatibilité temporaire de 1 an maximum, renouvelable ; l’avis spécialisé avec bilan est renouvelé chaque année. Les risques additionnels liés aux conditions et aux horaires de travail sont pris en compte. |
| Insomnie avec somnolence (4.3.2) | Reprise possible après 2 semaines de traitement dont l’efficacité est confirmée, sur avis spécialisé. Compatibilité temporaire de 3 ans maximum ; compatibilité définitive possible si la cause et les symptômes ont disparu. | Reprise après un traitement dont l’efficacité est confirmée, sur avis spécialisé. Compatibilité temporaire de 1 an maximum, renouvelable annuellement ; compatibilité définitive possible si la cause et les symptômes ont disparu. |
| Dans tous les cas | Incompatibilité tant que persiste une somnolence malgré le traitement. Depuis 2022, le test de maintien de l’éveil est demandé pour les deux groupes de permis, alors qu’il n’était auparavant exigé que pour le groupe lourd. | |
Concrètement, c’est le conducteur qui doit prendre l’initiative de consulter un médecin agréé par la préfecture (liste disponible sur le site de chaque préfecture), muni du dossier de son spécialiste du sommeil. Avant la consultation, il remplit un auto-questionnaire de santé (annexe III de l’arrêté) qui comporte des questions sur les apnées du sommeil et l’utilisation d’un appareil la nuit : une réponse inexacte engage sa responsabilité, et un assureur peut refuser sa garantie après un accident si un trouble connu a été dissimulé. Le médecin agréé transmet à la préfecture une conclusion administrative (apte, apte temporairement, inapte), sans mention du diagnostic, et le préfet statue. Le médecin qui suit le patient a, de son côté, une obligation d’information vis-à-vis de son patient lorsque l’affection est susceptible d’être incompatible avec la conduite, dans le respect du secret médical ; il ne peut pas saisir lui-même le médecin agréé. Au Centre du Sommeil de Provence, cette information est donnée en consultation et consignée dans le courrier.
À retenir. Être apnéique, narcoleptique ou insomniaque n’interdit pas de conduire. Ce qui est incompatible avec la conduite, c’est la somnolence. Une fois le trouble traité et la vigilance récupérée (ce que le TME permet d’objectiver), le permis est maintenu, avec un suivi régulier. Ne pas se faire dépister, en revanche, expose à un risque vital pour soi et pour les autres.
Pour tous les conducteurs, quelques règles réduisent fortement le risque, en particulier avant un long trajet :
Au Centre du Sommeil de Provence, à Aubagne, près d’Aix-en-Provence et de Marseille, le bilan de somnolence associe consultation spécialisée, polysomnographie et, selon les cas, TILE ou TME. Le TME est également réalisé à la demande du médecin agréé ou du médecin du travail pour objectiver le retour d’une vigilance normale sous traitement. Un courrier de synthèse est adressé à votre médecin traitant.
Pour aller plus loin : nos pages sur le test de maintien de l’éveil et le test itératif de latence d’endormissement, notre test BOSS de somnolence au volant, nos articles sur l’apnée du sommeil et sur TDAH et troubles du sommeil (les conducteurs présentant des symptômes de TDAH déclarent davantage de somnolence au volant), et nos autres conseils pour mieux dormir.
Références
Cet article a une visée informative et ne remplace pas une consultation médicale ni l’avis d’un médecin agréé pour le permis de conduire.
Le Centre du Sommeil de Provence accompagne les patients dans le diagnostic et le traitement des troubles du sommeil. Situé à Aubagne, à côté de Marseille, au sein de l’Hôpital La Casamance, il réunit une équipe de médecins somnologues spécialisés pour vous aider à mieux dormir et retrouver un sommeil réparateur.
